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mercredi 3 août 2011

Tourisme d'autrefois : voyage à Madrid (1950)-n°1-"Il faut donner du temps au temps"

Voici une série de quatre articles écrits par mon père , publiés dans le "Journal du Jura" en décembre 1988 .
Ce sont des souvenirs de l'Espagne du début des années 50 , l'Espagne qui sortait d'une guerre civile (1936 à 1939), l'Espagne encore sous la dictature du Général Franco , mais une Espagne qui savait prendre son temps ...




Le premier de cette série de quatre articles est paru le samedi 7 décembre 1988 et s'intitule :


"Il faut donner du temps au temps"


De nos jours , le tourisme est l'une des choses les mieux partagées du monde ,mais pour se réaliser pleinement ,depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale,il lui a fallu faire des prodiges d'organisation et d'adaptation à une demande sans cesse croissante .Ainsi ,l'Espagne économiquement très affaiblie en 1939, à l'issue de la guerre civile ,a -t-elle mis en œuvre, en trois décennies,un programme d'infrastructures touristiques pour attirer une clientèle européenne porteuse de précieuses devises .

Au début des années 50, voyager en Espagne est intéressant, amusant et parfois cocasse ! L'auteur de ces lignes ne peut s'empêcher de sourire au souvenir de son premier périple à travers le nord de la Péninsule Ibérique .

Chaleur et Hospitalité

C'est précisément en juillet 1950 qu'il découvre l'Espagne,onze ans après la fin de sa guerre fratricide .C'est alors une nation encore "extra-européenne". Repliée sur elle-même pendant plus de quinze années,elle donne l'image d'un pays fier qui se méfie de l'étranger . Elle est sous l'emprise de l'Etat et de l’Église et le voyageur a l'impression de retrouver l'Espagne de Théophile Gautier .
Mais l'homme de la rue est chaleureux et hospitalier comme il l'a toujours été .Pourtant,il n'ose pas se lier ,de peur de se voir reprocher trop de familiarités avec le visiteur .La bourgeoisie traditionaliste tient l'étranger pour athée . Il est préférable,par exemple, pour un couple,de présenter à l'hôtelier un passeport certifiant qu'il est uni par les liens du mariage .Sur la plage,l'usage des maillots deux- pièces est interdit aux femmes,et les hommes portent un costume de bain rappelant celui de nos grands-pères ,à Deauville, au début du siècle .

Méfiance de l’Église

L'arrivée des premiers visiteurs recueille l'approbation de certains journalistes,mais suscite la méfiance de l’Église . En 1949 ,l'évêque de Barcelone met ses ouailles en garde vis-à-vis des touristes aux vêtements "insuffisants et scandaleux". Sans doute s'agit-il de messieurs en "short" et de dames au corsage trop léger ?
En 1950, le voyage en chemin de fer de Saint-Sébastien à Madrid demande de la patience et de la bonne humeur .
La RENFE (Société nationale des chemins de fer espagnols) est ,avec l'autocar ,le seul moyen de se déplacer à travers le pays ,le mauvais état des routes -conséquence de la guerre civile- rendant très difficiles les voyages en voiture . L'omnibus ("correo") qui relie la grande ville basque à la capitale ,met 24 heures pour arriver à destination. Il y a bien un "rapide" ,mais se procurer un billet demande des heures d'attente .

Arrêt "déjeuner"

Le "correo" s'arrête dans toutes les gares,grandes et petites. La police y contrôle l'identité des voyageurs.
Chose curieuse : à Miranda, le train quitte la voie principale et s'arrête le long d'un quai désert. Les voyageurs descendent des wagons pour se rendre à la "fonda de la estacion",ou buffet de la gare . Le personnel du restaurant a dressé les tables pour le déjeuner. Renseignements pris,on apprend que l'omnibus fait une pause d'une bonne heure,afin que chacun prenne tranquillement son repas ...puis le mécanicien remonte sur sa machine et actionne la sirène pour appeler les retardataires qui ,en élégants costumes d'été-appelés "mil rayas" -sirotent leur café "malté" et leur cognac andalous en fumant un cigare des Canaries . Quand tout est rentré dans l'ordre, le convoi repart cahin-caha vers Burgos,où il arrive en fin d'après-midi.

Pourquoi cette hâte ?

Ce premier contact avec l'Espagne de 1950 apprend à l'étranger que le temps a moins d'importance au-delà qu'en deçà des Pyrénées. A une voyageuse impatiente qui déplore la lenteur du train, un monsieur à la fine moustache à la Clark Gable fait remarquer: "Pourquoi cette hâte,Madame ? ... Hay que dar tiempo la tiempo ! ("Il faut donner du temps au temps!").

L'Espagne vit lentement. En est-il de même aujourd'hui dans ce pays ,qui,ces dernières années, s'est industrialisé à pas de géants ? Les jeunes technocrates espagnols ont-ils de la vie la même conception que leurs aînés ?

Jacques Alibert





On peut encore se poser cette question en 2011 ...


Prochain article :Voyage à Madrid (n°2) "De la capitale à Tolède"


Carte d'Espagne
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